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TITRE
La subordonnée de perception (565)

ASCENDANCE
Manuel de la grammaire française (0)
Le syntagme proposition (442)
La subordination et les subordonnées (518)
Les subordonnées complémentales (528)
Les subordonnées complémentales énonciatives (530)
La subordonnée objet direct (541)
La subordonnée objet direct infinitive (543)

PAGES SŒURS
La subordonnée de perception (565)

SOMMAIRE
Introduction
Les verbes de perception
L'ordre des mots
Les syntagmes de base
(S-,O-)
(S-,O+)
(S+,O-)
(S+,O+)
Ambigüité
Les aspects sémantiques de la perception
Les fonctions spécialisées de la subordonnée de perception
Passivation périphrastique par voir
Passivation périphrastique par voir - introduction
Passivation antidative périphrastique
Passivation antiprépositionnelle périphrastique
Passivation antiaccusative périphrastique
La concurrence de deux méthodes de passivation
L'agent passif
La pronominalisation
Réflexivité et réciprocité
La disparition de certains types de il
Passivation du verbe de perception
Constructions quasi-synonymes
L'accord du participe passé
La coordination des subordonnées de perception

Introduction

Renvoi

Voir est le verbe de perception le plus courant et le plus complexe. Voir l'étude détaillée du spectre grammatical de voir à la page connexe Verbes multistructurels - voir. Voir l'étude détaillée du spectre grammatical de sentir à la page connexe Verbes multistructurels - sentir.

L'analogie entre la subordonnée de perception et la subordonnée factitive

Il est conseillé de se familiariser avec la subordonnée factitive pour mieux comprendre notre exposé de la subordonnée de perception. Pour l'étude de la subordonnée factitive, voir la page connexe La subordonnée factitive.

On verra que les syntagmes de base de la subordonnée de perception correspondent à un sous-ensemble des syntagmes de base de la subordonnée factitive. La structure de la proposition Pierre voit venir Paul est la même que celle de la proposition Pierre fait venir Paul. La structure de la proposition j'ai vu bâtir cette maison est la même que celle de la proposition j'ai fait bâtir cette maison.

L'analogie entre la subordonnée factitive et la subordonnée de perception s'étend au choix de l'agent passif, à la pronominalisation, à la réflexivité / réciprocité et encore à d'autres phénomènes.

Les transformations que subit la forme sous-jacente de la subordonnée de perception (à savoir la passivation et la montée sujet-objet) sont les mêmes que celles que nous discutons en détail dans notre exposé de la subordonnée factitive. Pour l'examen de la passivation intransitive, qui joue un rôle dans certains syntagmes de base, voir la page connexe La passivation intransitive. Pour l'examen de la montée sujet-objet, voir la page connexe La subordonnée objet direct infinitive - la montée sujet-objet. Pour l'examen des catégories de verbes et des formes de verbes exclues, voir la page connexe La subordonnée factitive - phénomènes divers.

Les verbes de perception

Les verbes qui admettent la syntaxe de perception sont appelés verbes de perception.

Dans la langue courante, le groupe des verbes de perception comprend

voir
regarder
entendre
écouter
sentir
voici, voilà

Dans la langue littéraire, le groupe des verbes de perception est beaucoup plus large. On y rencontre les verbes

apercevoir
contempler
distinguer
épier
goûter
guetter
respirer

Dans la langue commune, on dit j'aperçois les enfants du voisin en train de jouer au ballon, j'aperçois les enfants du voisin qui jouent au ballon et j'aperçois les enfants du voisin jouant au ballon, mais on ne dit pas *j'aperçois les enfants du voisin jouer au ballon.

L'ordre des mots

L'ordre des mots est réglé par plusieurs facteurs.

Registre

Le sujet de la subordonnée sous-jacente suit l'infinitif actif dans la langue commune. L'ordre peut être inversé dans la langue littéraire.

¤ Dans la langue commune

j'entends siffler le vent
j'entends chanter les oiseaux
j'entends mugir la sirène
j'entends pleurer un enfant dans la chambre voisine
je regarde se dissiper le brouillard
je regarde tomber la neige
je sens monter la fièvre
je sens venir l'orage
je vois s'accumuler les problèmes
je vois s'épaissir le mystère

¤ Dans la langue littéraire

j'entends le vent siffler
j'entends les oiseaux chanter
j'entends la sirène mugir
j'entends un enfant pleurer dans la chambre voisine
je regarde le brouillard se dissiper
je regarde la neige tomber
je sens la fièvre monter
je sens l'orage venir
je vois les problèmes s'accumuler
je vois le mystère s'épaissir

Cette souplesse de la langue littéraire invite au chiasme :

il vit à ce mot le buste de Mlle Bernardine se pencher soudain, et luire ses yeux (Romains - chez Sandfeld)
un samedi d'août j'entendis rouler le tambour et le garde champêtre crier : « Mobilisation des armées de terre et de mer » (Maurois)

Voici

Une seule solution est possible avec voici :

voici venir la reine

L'infinitif passif simple

Une seule solution est possible lorsque l'infinitif est passif.

j'entends jouer de la musique

L'infinitif avec un complément

Une seule solution est possible lorsque l'infinitif a un complément.

il sent la joie l'envahir
j'ai déjà entendu Pierre raconter cette histoire
j'ai déjà vu quelqu'un commettre cette erreur
j'écoutais Pierre jouer du piano
j'entends les enfants chanter à tue-tête
j'entends les enfants du voisin chanter une chanson
je regarde les enfants jouer au ballon
on voit les nuages se dissiper lentement à l'horizon

Coordination de constructions différentes

un samedi d'août j'entendis rouler le tambour et le garde champêtre crier : « Mobilisation des armées de terre et de mer » (Maurois)
il vit à ce mot le buste de Mlle Bernardine se pencher soudain, et luire ses yeux (Romains - chez Sandfeld)

Infinitifs coordonnés

j'ai entendu l'enfant pleurer, pas rire

Extraction profonde

¤ Solution acceptable, mais marginale

?la chanson que j'ai entendu les enfants chanter
?la pièce que j'ai vu une troupe d'amateurs jouer

¤ Solution agrammaticale

*la chanson que j'ai entendu chanter les enfants
*la pièce que j'ai vu jouer une troupe d'amateurs

¤ Solution correcte

la chanson que j'ai entendu chanter aux enfants
la pièce que j'ai vu jouer à une troupe d'amateurs

Les syntagmes de base

Les symboles S-, S+, O-, O+ désignent la présence et l'absence du sujet et de l'objet direct dans la subordonnée sous-jacente.

(S-,O-)

¤ Exemples

j'ai vu scier, j'ai vu lier, j'ai vu charrier
j'entendais clouer
j'entends aboyer
je sentais vivre autour de moi
je vois manifester
je vois rire, pleurer, mentir, souffrir (Lavedan)
nous regardions pleuvoir
on entendait tousser dans la chambre (Mauriac)
rien ne vous donne faim comme de voir manger

¤ Remarques

Les formes sous-jacentes sont anonymes : {ça manifeste} et {ça aboie}. Ces formes subissent deux transformations : la passivation intransitive ({il est manifesté}, {il est aboyé}) et la montée sujet-objet. Le sujet postiche {il} est escamoté par la montée sujet-objet. L'infinitif de la forme de surface est un infinitif passif simple.

(S-,O+)

¤ Exemples

elle avait vu chasser le tigre aux Indes (Dorgelès)
elle ne se vit rien offrir (Bazin)
il entendit crier son nom
j'ai déjà entendu dire ça
j'ai déjà vu faire ça
j'ai entendu raconter cette histoire
j'ai vu bâtir cet immeuble
j'ai vu tuer Ben Barka
je n'ai jamais vu faire autant de bruit dans une chambre de malade (Bernard)
je vois brûler les voitures
je vois piller les magasins
nous regardions danser le cotillon
on le vit emmener
une de ces petites cruches que j'avais vu vendre un jour au marché (Borel)
voir jouer une pièce de théâtre

¤ Remarques

La forme sous-jacente de la subordonnée de j'ai vu bâtir cet immeuble est {quelqu'un bâtit cet immeuble}. Cette forme subit deux transformations : la passivation normale (non intransitive) et la montée sujet-objet. L'objet direct sous-jacent devient le sujet passif de la forme intermédiaire et l'objet direct de la forme de surface finale. L'infinitif est passif.

(S+,O-)

¤ Exemples

ils pourraient te voir te déshabiller
j'entends chanter les oiseaux
j'entends les pas dans la rue, venir, ne pas s'arrêter, décroître (Rochefort)
je sens venir l'orage
je sentais peser sur cette créature humaine l'éternelle injustice de l'implacable nature (Maupassant)
je sentais quelque chose s'éveiller entre nous
je vois brûler les voitures
je vois exploser les voitures
je voyais l'affaire Haverkampf s'infiltrer et s'étendre (Romains)
la jeunne fille se sentait défaillir de peur (Maupassant)
nous entendîmes s'arrêter les machines (Thérive)
Pierre voit venir Paul
tout à coup je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes (Daudet)
voici venir l'hiver
vous n'avez tout de même pas fait ce voyage pour m'entendre me répéter

¤ Remarques

Infinitif actif - cas normal

La subordonnée sous-jacente {les voitures explosent} subit une seule transformation, à savoir la montée sujet-objet. La subordonnée sous-jacente n'est pas passivée. L'infinitif est actif.

Infinitif actif ou passif - ambigüité

Les verbes symétriques (c'est-à-dire les verbes qui ont une facette intransitive et une facette transitive) provoquent l'ambigüité structurelle : dans les poulards que j'ai vu rôtir et dans les voitures que j'ai vu brûler, l'infinitif peut être interprété comme actif ou comme passif. Phénomène semblable : j'ai vu sortir un mort du canal.

Infinitif passif - passivation intransitive

Le cas (S+,O-) a une version qui fait appel à la passivation intransitive. Voir l'étude détaillée de la passivation intransitive à la page connexe La passivation intransitive. On a vu plus haut que les formes sous-jacentes de je vois manifester et de j'entends aboyer sont {il est manifesté} et {il est aboyé}. Ce qui est possible pour le cas (S-,O-) est aussi possible pour les cas (S+,O-). Faisant subir la passivation intransitive à la proposition j'en ai entendu parler Pierre, on obtient j'en ai entendu parler par Pierre ou j'en ai entendu parler à Pierre. La pronominalisation de Pierre donne j'en ai entendu parler par lui ou je lui en ai entendu parler. Dans les quatre cas, parler est un infinitif passif.

(S+,O+)

Il y a deux constructions à envisager.

¤ Construction à une transformation

Exemples

a-t-on jamais vu un patron comprendre un domestique ? (Guitry)
c'étaient sûrement les mêmes que j'avais vus chanter l'Internationale (Drieu)
étendez le bras comme vous me voyez le faire
elle le voyait rudoyer sa femme
elle s'irrite de voir son mari lui tenir de tels propos (Dubuis)
j'ai déjà entendu Pierre raconter cette histoire
j'ai déjà vu Pierre faire ce tour de magie
j'ai entendu ton meilleur ami dire cela
j'ai entendu ton meilleur ami te diffamer
j'ai entendu un de mes amis le dire
j'ai vu Pierre faire des bêtises
j'entends les manifestants crier des slogans
je la sentis serrer mon bras (Arland)
je ne l'ai jamais vu vendre un journal (Montherlant)
je sentais un léger fou rire me gagner (Sagan)
je vois les émeutiers brûler les voitures
voyeur A regarde voyeur B regarder exhibitionniste C

Remarques

Cette construction est grammaticale, mais moins courante dans la langue moderne que la construction à deux transformations.

La subordonnée sous-jacente subit une seule transformation : la montée sujet-objet. Le sujet de la subordonnée sous-jacente devient l'objet direct de la superordonnée et l'objet direct de la subordonnée sous-jacente devient l'objet direct de l'infinitif. L'infinitif est actif.

¤ Construction à deux transformations

Exemples

ainsi qu'il avait vu le faire aux autres touristes (Daudet)
c'est la remarque que j'entendais faire à un de mes amis (Romains)
comme elle avait vu le faire aux actrices
comme il voyait faire aux autres (Zola)
étendez le bras comme vous me le voyez le faire
elle confesse ses amies pour leur entendre révéler le nom de leur amant (Dubuis)
il ne voulait pas s'entendre un jour reprocher par sa fille de ne l'avoir pas mise à même de gagner sa vie (Benoit)
il répétait avec vanité ce qu'il entendait dire aux joueurs de billard, aux buveurs de vermouth (Alain-Fournier)
il y a des choses qu'on n'aime pas entendre dire par les autres (Drieu)
ils le lui avaient vu écrire
j'ai déjà entendu raconter cette histoire à Pierre
j'ai déjà vu faire ce tour de magie à Pierre
j'ai entendu dire cela à ton meilleur ami
j'ai vu faire des bêtises à Pierre
j'aime t'entendre la jouer
j'aime vous l'entendre dire (Simenon)
j'en ai assez de me voir protéger par vos petits camarades (Marcel)
j'entends crier des slogans aux manifestants
je l'ai entendu dire à un de mes amis (c'est l'ami qui parlait)
je lui ai vu faire des trucs infects avec ses chats (Sabatier)
je t'ai entendu diffamer par ton meilleur ami
je vois brûler les voitures par les émeutiers
l'existence qu'il menait et qu'il voyait mener à ses parents (Berl)
l'initiaitive que les amants souhaitaient lui voir prendre (Dubuis)
la même indifférence que je lui avais vu manifester pour elle (Proust)
le chevalier se voit rendre par le roi la terre dont il avait été spolié (Dubuis)
Mme Paquet se sentait envahir par la nostalgie d'un temps où(Bazin)
sont père était désireux de lui voir faire des études classiques
voyeur A regarde regarder exhibitionniste C par voyeur B

Remarques

Dans cette construction, la subordonnée sous-jacente subit deux transformations : la passivation normale et la montée sujet-objet. Le sujet sous-jacent devient l'agent passif de la forme passivée intermédiaire et de la forme de surface finale. L'objet direct sous-jacent devient le sujet passif de la forme passivée intermédiaire et l'objet direct de la superordonnée dans la forme de surface finale. L'infinitif est passif.

La construction à deux transformations ne s'applique pas à sentir et aux autres verbes mineurs de perception, tels que surveiller, surprendre.

Comparons les deux propositions je l'entends chanter une chanson et je lui entends chanter une chanson. Elles sont synonymes à une différence de perspective près. La différence entre les deux propositions est la même que celle entre Pierre chantait une chanson et une chanson était chantée par Pierre.

(Une intéressante anacoluthe innovatrice repérée chez Simenon : Popinga n'aimait pas lui voir sans cesse la main droite dans sa poche. Cette proposition, agrammaticale à proprement parler, peut être rachetée soit par l'hypothèse de l'omission de mettre entre voir et sans cesse, soit par l'hypothèse de l'inclusion du verbe voir dans le groupe des verbes admettant le datif cognitif, tels que savoir, reconnaître, imaginer.)

Ambigüité

La proposition j'ai déjà vu manger des poulets illustre les deux cas (S+,O-) es (S-,O+).

Les aspects sémantiques de la perception

Perception au sens propre

Voir plus haut les syntagmes de base.

Être témoin, contempler

je pensais vivre assez pour voir crouler la baraque
je vois prédominer partout les passions personnelles et l'esprit de parti
je voyais un nouvel horizon s'ouvrir devant moi
nous voyons les prix augmenter

Imagination

il se verrait très bien commander un régiment
je le vois mal habiter la banlieue
je me vois mal assumer ce rôle
je ne la vois pas faire ça toute sa vie
ses collègues le voient bien succéder
tu me vois rester sans travailler ?
tu te vois faire trois heures de trajet par jour ?

Introspection

il s'est vu mourir sans aucune illusion (Goncourt)
il s'est vu sombrer dans la folie
je me voyais lire comme on s'écoute parler (Sartre)
je n'ai pas d'enfant: je ne me vois pas vieillir (Nizan)

La coloration adversative

Voir la rubrique Passivation périphrastique par voir sur cette page.

Les fonctions spécialisées de la subordonnée de perception

Voir comme auxiliaire de passivation périphrastique

Voir la rubrique Passivation périphrastique par voir sur cette page.

Voir comme adaptateur de modes

Comparons les deux propositions

son père souhaitait qu'il fasse des études classiques et

son père était désireux de lui voir faire des études classiques.

Si l'on décide de remplacer souhaiter que par être désireux de dans la principale, donc un verbe fléchi (indicatif ou subjonctif) par un infinitif dans la subordonnée, le seul moyen de raccorder la subordonnée infinitive à la principale, tout en maintenant la non-identité des deux sujets, est d'introduire l'adaptateur de modes voir. Évidemment, {*son père était désireux de le faire des études classiques} ne serait pas la bonne solution.

Autres exemples

j'aimerais mieux te voir épouser un épicier millionnaire qu'un grand homme indigent (Flaubert)
son père était désireux de lui voir faire des études classiques
je voudrais le voir travailler plus consciencieusement
il ne se résout pas à voir le mal progresser
si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital (Proust)

Passivation périphrastique par voir

Passivation périphrastique par voir - introduction

Par « passivation antiaccusative » nous entendons la simple passivation que pratique Monsieur Jourdain à son insu. La raison pour laquelle nous plaquons cette épithète nobiliaire sur le simple mot « passivation » est que nous cherchons à mettre en contraste la passivation normale avec les deux autres types de passivation que nous examinons ici, notamment avec la passivation antidative et avec la passivation antiprépositionnelle. Ces deux derniers types de passivation font appel au verbe voir, qui est donc un véritable auxiliaire de la passivation périphrastique. On va voir tout à l'heure que la méthode périphrastique s'opère même dans le cas de la passivation antiaccusative.

Passivation antidative périphrastique

Seuls les verbes obéir, désobéir et pardonner admettent la passivation indirecte normale : les parents sont souvent désobéis. Le verbe voir fournit une construction passive antidative généralisée : il s'est vu retirer son permis de conduire par le juge. La passivation antidative a souvent une nuance adversative.

Passivation antiprépositionnelle périphrastique

Le verbe voir fournit un mécanisme souple pour transformer en sujet-thème n'importe quelle expression prépositionnelle, par exemple un possesseur ou un adverbe de lieu ou de temps. Le vrai intérêt de la passivation antiprépositionnelle périphrastique est la thématisation : elle permet de braquer le projecteur sur un élément quelconque de la proposition. En plus, la passivation antiprépositionnelle périphrastique permet de donner une coloration adversative au verbe de la subordonnée.

les idéologies se sont écroulées à la fin du vingtième siècle
la fin du vingtième siècle a vu s'écrouler les idéologies

de nouvelles tendances se sont affirmées dans la conception des imprimantes
les imprimantes ont vu s'affirmer de nouvelles tendances de conception

un nouvel horizon s'ouvrait devant moi
je voyais un nouvel horizon s'ouvrir devant moi

cette ville m'a vu naître et me verra mourir
chaque année voyait se multiplier le peuple et croître l'avidité des colons (Proudhon)
chaque semaine voit s'allonger la liste des tués
il voyait son état de santé se dégrader
ils craignent de voir leurs épargnes s'envoler
ils voient leur quartier perdre sa valeur immobilière
je m'étais toujours demandé / pourquoi tel trottoir d'une rue / voit se presser la foule drue, / tandis que l'autre est moins fréquenté ? (Ponchon)
je voyais un nouvel horizon s'ouvrir devant moi
l'entreprise a vu sa production diminuer
la fin du vingtième siècle a vu s'écrouler les idéologies
la fugue voit ses éléments s'appeler, se répondre, se devancer, se poursuivre, se dépasser, revenir sur leurs pas (Fauré)
la seconde moitié du siècle a vu se multiplier les foires
le Japon voit sa croissance ralentir
le journal a vu son tirage augmenter
le professeur Hayakuso verra traduire ses textes en français
le samedi, nous nous rencontrons chez Marie, le dimanche nous voit tous chez Juliette
les céréales ont vu leurs prix augmenter
les imprimantes ont vu s'affirmer de nouvelles tendances de conception
les petits épargnants ont vu l'inflation manger leurs économies
Pierre voit ses dettes payer par Marie
un pays qui voit renaître le fascisme

Il convient de faire remarquer que la passivation périphrastique favorise l'ordre [voir * objet-direct * infinitif], qui est minoritaire dans la subordonnée de perception au sens propre.

Passivation antiaccusative périphrastique

Si la passivations antidative et la passivation antiprépositionnelle font toujours appel au verbe auxiliaire voir, la passivation antiaccusative ne se voit pas refuser, elle non plus, cette assistance lorsqu'elle en a besoin : la passivation antiaccusative périphrastique a un caractère adversatif, qu'il est difficile d'exprimer au moyen de la passivation normale.

La proposition le ministre se voit critiquer par le journal pourrait avoir l'interprétation {le ministre lit le journal et y aperçoit un article qui le critique}. C'est l'interprétation banale du verbe voir avec la construction réfléchie scindée. Cette interprétation est possible, mais peu probable.

L'interprétation plus plausible de la proposition le ministre se voit critiquer par le journal est {le ministre est critiqué par le journal et il n'en est pas ravi}. Le verbe voir perd son sens physique : le ministre n'a pas forcément lu l'article qui le critique. Autre exemple : l'affect exprimé par la proposition j'en ai assez de me voir protéger par vous est plus fort que celui exprimé par j'en ai assez d'être protégé par vous.

La concurrence de deux méthodes de passivation

Le verbe voir est non seulement un verbe de perception, mais aussi un verbe prédicatif. Cette souplesse a pour effet la concurrence de deux méthodes de passivation et souvent un casse-tête d'orthographe.

C'est probablement la graphie les outils se sont vus relégués au grenier qui est la bonne, mais l'infinitif passif reléguer ne peut pas être exclu. L'infinitif exprime un processus, le participe passé exprime un état. Autres exemples de la concurrence entre voir, le verbe de perception, et voir, le verbe prédicatif :

il a vu son meilleur ami tué par un policier communiste
il préfère voir le travail terminé
il s'est vu dépouillé de ses fonctions
il se sent dévoré de chagrin (Maurois)
il se sentit envahi par l'inquiétude
il se voit frappé d'une amende
il se voit récompensé de ses efforts
ils se sont vu nommés
ils se verront condamner/condamnés
j'ai vu ton père bâtonné par les laquais (France)
je me suis vu traduit en justice
le juge s'est vu dessaisi de l'affaire
les outils se sont vus relégués au grenier
on n'a jamais vu réélue une majorité qui
on souhaite le voir remplacé
se voir confier/confiée la tâche
se voir traité en marmot
un jour je me sens ainsi réveillé par une main complaisante (Ferret)
une chose que je ne souhaite pas voir rendue publique

Ajoutons que ce n'est pas seulement avec les verbes transitifs que se produit ce casse-tête d'orthographe. Le même phénomène d'hésitation entre infinitif et participe passé s'observe lorsque voir se rapporte à un verbe intransitif se conjuguant avec l'auxiliaire être.

jamais tu ne me verras rentré avant minuit =
jamais tu ne me verras rentrer avant minuit

L'agent passif

En ce qui concerne le choix entre par et à comme marque de l'agent passif, le problème est identique à celui qui se pose pour la la subordonnée factitive. Voir la page connexe La subordonnée factitive - l'agent passif.

La pronominalisation

Voir les règles de la pronominalisation dans les syntagmes factitifs à la page connexe Pronominalisation factitive - règles de base. Avec faire, le groupement des compléments conjoints devant le verbe factitif est la norme et la répartition des compléments conjoints entre la principale et la subordonnée est tolérée dans certains cas. Avec laisser, la répartition est toujours permise et parfois elle est préférable ou obligatoire. Les syntagmes de perception se rangent du côté de laisser : la répartition est toujours permise et parfois elle est préférable ou obligatoire.

Évitement des groupes interdits

*je le l'ai vu faire
je l'ai vu le faire

*je me le lui entends encore dire
je m'entends encore le lui dire

Répartition facultative des pronoms

Le degré maximum de montée est toujours préférable, mais la répartition peut avoir l'avantage d'améliorer la clarté.

je lui en ai entendu parler
je l'en ai entendu parler
je l'ai entendu en parler
j'en ai entendu parler par elle

je le lui ai entendu dire
je lui ai entendu le dire

je m'en suis vu faire
je me suis vu en faire

j'en ai entendu parler
j'ai entendu en parler

Répartition préférable

Il est préférable de ne pas faire monter l'objet indirect appartenant à un infinitif actif.

?je le lui vois parler
je le vois lui parler

Répartition interdite

Un objet direct ne peut pas être lié à un infinitif passif.

il se l'est vu préférer
*il s'est vu le préférer

Autres exemples en vrac

je les vois piller (les magasins)
je les vois brûler (les voitures)
je l'ai vu bâtir (l'immeuble)
je l'ai entendu raconter (cette histoire)
je la lui ai entendu raconter (cette histoire, à Pierre)
je le vois venir
je les vois les brûler (les émeutiers, les voitures)
je les vois brûler par les émeutiers (les voitures)
je leur en entends crier (des slogans, aux manifestants)
tu le regardes les manger (les crêpes)
regarde-le les manger (les crêpes)
tu les lui regardes manger (les crêpes)
regarde-les-lui manger (les crêpes)

Réflexivité et réciprocité

Le problème de la réflexivité et de la réciprocité de la subordonnée de perception est analogue au problème de la réflexivité et de la réciprocité de la subordonnée factitive. Voir la page connexe Pronominalisation factitive - réflexivité et réciprocité. Nous nous bornons à un aperçu sommaire.

Réflexivité / réciprocité non scindée

L'objet direct ou l'objet indirect de la subordonnée sous-jacente est identique au sujet de la subordonnée sous-jacente.

il sentait bien se distendre les derniers liens qui retenaient son âme à ce monde (Martin du Gard)
je la voyais se rapprocher de sa sœur
je les entendais s'insulter

Le verbe pronominal forme un tout insécable, analogue à un verbe intransitif sans complément. Le pronom réfléchi ou réciproque est soudé à l'infinitif et ne se déplace pas vers la gauche du verbe de la superordonnée.

Réflexivité / réciprocité scindée

Le sujet, l'objet direct ou l'objet indirect de la subordonnée sous-jacente est identique au sujet de la superordonnée.

¤ sujet = sujet

il se sent rajeunir
il se sent devenir vieux
il se verrait très bien commander un régiment

¤ sujet = objet direct

ce banc où tant d'autres se sont vu condamner à des peines infâmes
il s'est vu dépouiller des droits et prérogatives de ses fonctions
il s'est vu rabrouer par son frère
il se sent envahir par la tristesse des dimanches
il se voit entraîner par le courant
il se voit récompenser de ses efforts
il se voit traiter en marmot
le ministre s'est vu insulter par les agriculteurs
les outils se sont vu reléguer au grenier

La subordonnée sous-jacente subit la passivation et la montée sujet-objet. Le sujet sous-jacent devient agent passif de la version passivée intermédiaire et de la version de surface finale. L'objet direct sous-jacent devient sujet passif de la version passivée intermédiaire et objet direct de la version de surface finale. Le sujet et l'objet direct de la superordonnée étant identiques dans la forme de surface, l'objet direct devient pronom réfléchi et se déplace vers la gauche du verbe de la superordonnée. L'infinitif est passif.

¤ sujet = objet indirect

Dans ces exemples, voir et entendre sont suivis d'infinitifs passifs.

Des Grieux, jusqu'au bout, se la sera donc vu disputer
il s'est entendu rappeler que
il s'est entendu répondre qu'il n'y avait plus de place
il s'est entendu reprocher cela par ses enfants
il s'est vu assigner une nouvelle mission
il s'est vu attribuer la médaille du site web le plus rébarbatif
il s'est vu attribuer tout le mérite
il s'est vu confier la tâche de
il s'est vu décerner le grand prix de l'espérantologie historique et comparative
il s'est vu enlever la garde l'enfant
il s'est vu fermer la porte au nez
il s'est vu infliger une contravention par un agent
il s'est vu interdire l'accès au musée
il s'est vu opposer un refus
il s'est vu répondre que c'était trop tard
il s'est vu refuser l'entrée par la concierge
il s'est vu refuser le droit de réponse
il s'est vu remettre les insignes de commandeur des Arts et des Lettres
il s'est vu reprocher son arrogance
il s'est vu signifier son congé
il s'est vu tenir un discours musclé
rien n'enchante l'homme comme de se voir fournir des motifs inédits de rester fidèle à d'anciennes pratiques
le problème se verra consacrer le chapitre suivant

La subordonnée sous-jacente subit la passivation et la montée sujet-objet. Le sujet sous-jacent devient agent passif de la version passivée intermédiaire et de la version de surface finale. L'objet direct sous-jacent devient sujet passif de la version passivée intermédiaire et objet direct de la version de surface finale. L'objet indirect sous-jacent reste objet indirect dans toutes les versions. Le sujet et l'objet indirect de la superordonnée étant identiques dans la forme de surface, l'objet indirect devient pronom réfléchi et se déplace vers la gauche du verbe de la superordonnée. L'infinitif est passif.

Un exemple avec l'infinitif actif

il se sent pousser des ailes

La disparition de certains types de il

Certains types de il disparaissent au cours de la montée sujet-objet qui produit la forme de surface finale de la subordonnée de perception. Plus exactement, ce sont les le que les il seraient devenus qui disparaissent. En principe, la montée sujet-objet appliquée à la subordonnée sous-jacente {il neige} devrait donner *je le vois neiger. Les syntagmes factitifs connaissent le phénomène identique. Nous l'étudions à la page connexe La subordonnée factitive - la disparition de il.

Il de l'impersonnalité météorologique

je vois neiger

Il de la passivation intransitive

d'autres États, voyant procéder par la Grande-Bretagne à un début de reconnaissance... (de Gaulle)

Il de l'inversion existentielle

voyant y avoir beaucoup de monde

Passivation du verbe de perception

La passivation de [voir * infinitif] est interdite pour la même raison que celle de [faire * infinitif]. Voir la page connexe La subordonnée factitive - phénomènes divers - rubrique Passivation factitive. Le verbe de perception et l'infinitif de la subordonnée de perception ne forment pas un verbe transitif insécable : voir dérailler le train ne s'analyse pas comme {voir-dérailler * le train}. La proposition *le train fut vu dérailler est agrammaticale.

Cependant, l'interdiction de passiver [voir * infinitif] n'est pas totale. La langue écrite connaît la passivation de [voir * infinitif] dans les contextes abstraits :

ce phénomène est vu se produire dans certains cas
son intransigeance était vue concourir à son échec

D'ailleurs, l'interdiction de passiver [faire * infinitif] n'est pas totale non plus : on trouve la construction du type il est fait savoir à la population que dans la langue écrite. Voir la page connexe La subordonnée factitive - phénomènes divers - rubrique Passivation factitive.

La passivation de [entendre * infinitif] est analogue à la passivation de [voir * infinitif] : elle n'est acceptable que dans certaines locutions. Les transformations

on entend pleurer le bébé *le bébé est entendu pleurer et
on entend chanter le coq *le coq est entendu chanter

ne sont pas grammaticales, mais

il est souvent entendu dire que

est souvent entendu.

Pour mieux comprendre l'asymétrie entre on entend chanter le coq et *le coq est entendu chanter, faisons un détour par la grammaire latine. Considérons les deux propositions latines, aussi grammaticales l'une que l'autre : « gallum cantare audiunt » et « gallus cantare auditur ». Dans les précis de grammaire latine, la première construction s'appelle « accusativus cum infinitivo » et la seconde, « nominativus cum infinitivo ». Elles sont pleinement symétriques. Nous appelons les constructions françaises qui leur correspondent montée sujet-objet et montée sujet-sujet. Celles-ci, hélas, sont asymétriques. L'équivalent français de « accusativus cum infinitivo » est pleinement épanoui, celui de « nominativus cum infinitivo » est rabougri.

Constructions quasi-synonymes

Les verbes de perception entrent dans plusieurs constructions quasi-synonymes.

Je vois qu'elle arrive et j'entends qu'elle pleure sont les formes fléchies neutres.

Je la vois arriver et je l'entends pleurer sont les formes infinitives neutres.

Je la vois qui arrive et je l'entends qui pleure produisent un effet présentatif. Voir la page connexe La relativation présentative.

Je la vois arrivant produit un effet présentatif. Voir la page connexe Le participe présent - introduction.

Je la vois qu'elle arrive et je l'entends qu'elle pleure sont des tours de la langue populaire.

Dans les propositions on voyait, qui s'approchait rapidement par le ciel, une tempête violente et on entendit, qui descendaient du troisième étage, les gammes hésitantes d'une flûte, l'antéposition de la relative produit un effet présentatif. Cette construction appartient à la langue littéraire.

Je la vois en train de se baigner exprime l'aspect progressif.

Je la vois au point de se baigner exprime l'aspect inchoatif.

De même, on a

j'ai vu que Pierre jetait des cocktails de Molotov
j'ai vu Pierre jeter des cocktails Molotov
j'ai vu Pierre jetant des cocktails Molotov
je l'ai vu qui jetait des cocktails Molotov
je le vois qu'il jette des cocktails Molotov
je le vois en train de jeter des cocktails Molotov

L'accord du participe passé

Voir la page connexe Le participe passé - rubrique Auxiliaire avoir - règles concernant les subordonnées.

La coordination des subordonnées de perception

on entendait criailler les petits valets et jacasser les vieilles servantes (Régnier)
on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses yeux s'emplir d'eau (Maupassant)

Cette construction s'emploie surtout dans la langue écrite. L'ordre [sujet * verbe] et l'ordre [verbe * sujet] sont l'un et l'autre possibles dans la subordonnée.